Des agents doubles qui se font passer pour des escortes intéressées à se prostituer.
D’autres qui jouent le rôle de clients.
Un père inquiet pour sa fille qui simule un rendez-vous avec elle par le biais de son agence pour la convaincre de quitter ce milieu. Des escortes qui dénoncent la façon dont elles sont traitées.
Une longue et rare enquête du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), qui s’est soldée par cinq mises en accusation en janvier, lève le voile sur le mode de fonctionnement de la prostitution organisée.
6 mai 2025. « Bonjour, je serais intéressée à travailler chez vous », texte une jeune femme au numéro de téléphone de l’Agence d’escortes XO de Montréal. Celle-ci a trouvé le numéro de téléphone sur le site internet de l’agence qui propose les profils de 58 jeunes femmes aux prénoms fictifs, accompagnés de photos d’elles posant dans des positions suggestives, en petite tenue.
Deux jours plus tard, la candidate se présente devant le patron de l’agence qui a cinq téléphones cellulaires devant lui.
« Le tarif est de 280 $ de l’heure. L’agence garde 90 $ pour le premier client de la journée et 80 $ pour chacun des suivants », lui explique le type. « Si tu ne te présentes pas à un rendez-vous, cela te coûtera 100 $. Si tu es en retard à un rendez-vous, il t’en coûtera 50 $. Et si le condo n’est pas laissé en ordre après ta journée de travail, il y aura une pénalité de 10 à 20 $ », poursuit-il.
La femme accepte les conditions. Le lendemain, elle se présente dans un condo d’un immeuble de la rue Saint-Antoine Ouest et commence à recevoir des clients. Mais après le troisième, elle appelle le responsable, lui dit qu’elle ne se sent pas bien et met fin abruptement à sa journée de travail. Elle ne reviendra pas.
La jeune femme est en réalité l’agente d’infiltration AI XXX12 et ses trois supposés clients étaient eux aussi des agents doubles.
12 clients par jour
Cette opération d’infiltration s’est déroulée dans le cadre d’une importante enquête de la section Exploitation sexuelle – proxénétisme du SPVM, en collaboration avec leurs collègues des Produits de la criminalité.
Celui qui est soupçonné d’être la tête dirigeante de l’agence et quatre autres individus ont été arrêtés et accusés en janvier dernier. La rafle a été passée sous silence, mais La Presse a mis la main sur des documents judiciaires qui racontent l’affaire. Toutes les informations qui y sont contenues n’ont pas encore subi le test des tribunaux.
L’enquête a débuté au printemps 2024 quand une escorte a communiqué avec le 911 à Montréal, se disant sous l’emprise d’un réseau de proxénètes. La femme avait été recrutée à Toronto. Elle est arrivée par avion à 9 h 30 à Montréal le 20 avril 2024 et dès sa première journée, l’agence lui avait fixé des rendez-vous avec 10 clients, à raison d’une pause de 15 minutes entre chacun. Lors de sa troisième journée de travail, l’agence lui a prévu 12 clients et elle a été agressée sexuellement par l’un d’eux.
Des pères inquiets pour leur fille
Quelques semaines plus tard, le 30 mai, les policiers ont reçu un appel au sujet d’une jeune femme, une autre escorte de l’agence, en psychose et intoxiquée rue Peel. La même femme avait aussi été retrouvée intoxiquée trois mois plus tôt.
En effectuant des recherches dans leurs banques de données, les enquêteurs ont constaté que des citoyens avaient déjà déposé des plaintes pour de la prostitution dans des condos rattachés à l’agence XO.
Ils ont également découvert qu’en 2020, un père avait reconnu sa fille de 20 ans, avec un prénom fictif, sur le site internet de l’agence. Se faisant passer pour un client, il avait réservé une plage horaire avec elle pour lui parler et la convaincre de revenir à la maison ; l’homme et sa fille avaient ensuite rencontré les policiers.
Trois ans plus tôt, en 2017, un autre homme s’était présenté dans un poste de police pour signaler que sa fille de 17 ans s’était enrôlée dans une agence appelée EscortesXO et qu’il l’avait reconnue sur des photos en tenue sexy sur le site internet de l’agence.
Un rendez-vous annulé
Les policiers n’ont pas lésiné sur les techniques d’enquête. Ils ont demandé et obtenu au moins 80 mandats ou ordonnances de communication. Outre celle décrite plus haut, ils ont effectué plusieurs opérations d’infiltration, la première le 8 octobre 2024 ; un agent double s’était alors fait passer pour un client.
« Après avoir discuté des services et de l’argent, l’AI a remis à la femme cinq billets de 20 $ et est parti sans avoir eu de services sexuels », peut-on lire dans les documents judiciaires.
Le 14 novembre suivant, un agent double a réservé une escorte pour la fin de soirée. Mais les responsables de l’agence ont communiqué avec lui pour lui annoncer qu’ils devaient annuler tous les rendez-vous en raison d’une urgence.
Ce jour-là, l’un des suspects s’est fait intercepter par un patrouilleur du SPVM parce que les droits d’immatriculation de son véhicule étaient suspendus. En fouillant celui-ci, le policier a trouvé dans la console centrale 14 enveloppes blanches contenant plus de 3600 $ au total.
Entre janvier et mars 2025, une autre agente double a discuté avec l’un des suspects. Ce dernier lui a expliqué comment l’agence fonctionnait en disant « qu’être une escorte, c’est une bonne stratégie pour faire beaucoup d’argent et qu’il s’agit seulement d’un emploi comme un autre ».
Comptant seulement
Selon la preuve recueillie durant l’enquête, les responsables auraient utilisé plusieurs condos où les femmes recevaient les clients. Ils donnaient à ces derniers un code qui leur permettait d’entrer dans les immeubles ou bien ils déverrouillaient la porte à distance. Ils exigeaient que les clients paient comptant. L’agence aurait été en service depuis 2015.
Plusieurs chefs d’accusation en lien avec la prostitution ont été retenus contre les cinq présumés responsables de l’agence et selon nos informations, au moins deux immeubles utilisés pour la commission des crimes allégués font l’objet d’une ordonnance de blocage.
Source: La Presse
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