Les déchets de la discorde: Stablex face à la défiance citoyenne

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cgelinas
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9 octobre 2025


C’est une histoire de déchets toxiques, de milieux humides fragiles et de ligne de fracture entre le gouvernement et les citoyens.

Le 13 septembre 2025, une énième journée de protestation qui avait pourtant commencé dans le calme a viré au désordre devant l’usine de Stablex, à une quarantaine de kilomètres au nord de Montréal.

Des membres de Soulèvements du fleuve, des militants d’action directe, se sont joints à la manifestation pour dénoncer les risques qui pèsent sur la grande tourbière millénaire de Blainville.

Chaîne brisée, clôture forcée, vitres cassées, équipement endommagé, la colère s’est muée en une scène qui a surpris des manifestants, mais qui semble faire écho à la frustration grandissante.

Le projet: urgence ou bombe à retardement?

Selon les mots de son directeur général, Michel Perron, Stablex est unique en Amérique du Nord. Elle appartient à Republic Services, une multinationale américaine.

L’usine peut recevoir jusqu’à 225 000 tonnes de déchets dangereux par année, qu’elle traite chimiquement pour les neutraliser et qu’elle mélange ensuite à une matière cimentaire avant de les enfouir dans des cellules d’argile qui seront bientôt remplies au maximum de leur capacité.

Des métaux lourds, des acides, des cyanures; des déchets industriels qu’on s’était collectivement promis de réduire à la source quand l’usine a été construite.

Stablex veut maintenant ouvrir une sixième cellule, plus grande, qui recevra 8 millions de mètres cubes additionnels de déchets, pratiquement l’équivalent de ce qui a été enfoui depuis 40 ans. Et se dit victime d’une campagne de désinformation.

On ne génère pas les matières dangereuses, on les traite, plaide le patron de l’usine, Michel Perron. On se débarrasse d'un problème de société, puis on est considérés comme les méchants.

En effet, le projet inspire doute et méfiance. L’Union des municipalités du Québec et une vaste coalition de groupes environnementaux soutiennent les citoyens qui s’opposent à l’agrandissement du site.

Un avenir teinté par le passé de Stablex

On peut presque dire que la controverse entourant Stablex est née en même temps que l’usine.

À la fin des années 70, le gouvernement du Québec ferme 300 dépotoirs de déchets inorganiques, des produits toxiques qu’on enfouissait jusque-là sans aucun traitement.

Un siècle d’industrialisation place alors le tout nouveau ministère de l’Environnement devant un immense défi. À la recherche de solutions, il est séduit par le procédé breveté par Stablex en Angleterre.

Les gens du ministère, ils rêvaient de ça, se souvient l’ex-journaliste à l’environnement au Devoir, Louis-Gilles Francoeur. Quand leur est arrivée cette proposition, ils sont tombés des nues et se sont dit : enfin, on a un début de solution.

Le ministère de l’époque a finalement délivré les autorisations ministérielles sans étude hydrogéologique approfondie et sans analyse comparative rigoureuse des options.

Le ministère avait très peu d’expertise, rappelle Louis-Gilles Francoeur. J’ai déjà vu des fonctionnaires appeler Daniel Green à la Société pour vaincre la pollution, parce qu’il avait de meilleures archives sur les substances toxiques que le ministère!

Le principal intéressé, le biologiste et expert en toxicologie environnementale Daniel Green, ne cache pas qu’il entretenait déjà à l’époque des doutes sur la stabilité du produit, une fois solidifié.

C’était ça, la promesse du Stablex, rappelle-t-il. Solide, inoffensif. Il y avait même des gens qui disaient qu'on pourrait construire des autoroutes, des terre-pleins avec ça. On disait : écoutez, on peut même manger le Stablex tellement c'est sécuritaire.

Mais rapidement, les enquêteurs du ministère de l’Environnement ont déchanté.

La volte-face du ministère

Dès les premières années d’exploitation, on découvre que l’eau qui traverse le Stablex en ressort contaminée.

Le problème est causé en grande partie par la présence de matières organiques provenant de sols contaminés américains, qui altèrent la capacité du Stablex à se solidifier. Le procédé n’est pas conçu pour en contenir.

Deux rapports dévastateurs, dont celui de la police verte du ministère de l’Environnement, concluent au tournant des années 90 que le Stablex n’est pas inerte, que les cellules ne sont pas étanches et que le ministère n’assure pas le suivi adéquat.

Stablex est mise à l'amende pour avoir enfreint son certificat d’autorisation. Mais devant le risque de fermeture de l’usine, qui ne peut survivre sans ses clients américains, le ministère autorise une quantité limitée de matières organiques dans la recette.

En 1991, le ministère fait volte-face et confirme la conformité du site. Il est toutefois contraint de classer le Stablex parmi les produits dangereux et oblige l’entreprise à traiter les eaux de lixiviation.

Aujourd’hui, les matières organiques sont toujours permises dans la recette, mais pas au-delà d’un certain seuil.

On reçoit des traces d'organique, précise Michel Perron, le directeur général de Stablex. Dans le test ultime final, il faut qu’il y ait moins de 5 % d'organique pour que la prise cimentaire soit fonctionnelle.

La première cellule, fermée et recouverte depuis 36 ans, doit encore être pompée, et les eaux de lixiviation de toutes les cellules, dont la cinquième encore active, sont traitées.

C’est une eau alcaline, explique Michel Perron, donc qui nécessite au minimum un traitement pour le pH. C’est sûr qu’il peut y avoir des […] traces de métal à l’intérieur, mais rien qui dépasse les normes de matières dangereuses, par exemple.

La qualité des eaux des cellules s’est améliorée, mais l’entreprise ignore dans combien d’années elles seront assez propres pour ne plus être traitées. Le ministère considère aujourd’hui ce problème comme un défi significatif et permanent.

Stablex, un pollueur?

La vague de contestation, qui a culminé le 13 septembre dernier [2025], a été alimentée par la détection de métaux lourds en périphérie du site d’enfouissement, dans des échantillons prélevés par des citoyens, sous la supervision de Daniel Green.

Cadmium, arsenic, chrome, cuivre, un grand nombre d’échantillons prélevés par le biologiste autour de l’usine présentent des teneurs anormales de contaminants, certains dépassant de loin la norme pour les eaux de surface.

Plus on était proche de Stablex, plus c'était élevé. Plus on était loin de Stablex, moins c'était élevé, souligne M. Green.

Bien que le fossé où Daniel Green a pris ses échantillons se déverse dans le réseau hydrographique, le ministère de l'Environnement applique les normes relatives aux fossés plutôt que celles applicables aux cours d'eau.

De plus, le ministère prélève ses échantillons dans des endroits prédéterminés, et donc différents de ceux des citoyens, afin de pouvoir comparer les résultats à ceux des années antérieures. Ces résultats sont conformes à ceux de l’entreprise et n’indiquent aucun dépassement.

Mais rien n’empêcherait le ministère de recueillir aussi des échantillons dans les endroits où les tests citoyens ont révélé des teneurs anormalement élevées de contaminants, selon Louis-Gilles Francoeur.

On est dans le déni, tonne l’ancien journaliste, qui a aussi été vice-président du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) de 2012 a 2017. Normalement, quel que soit le rigolet où quelqu'un jette des produits toxiques, c'est une contamination de l'environnement. Au sens de la loi de l'environnement, un contaminant, c'est quelque chose qui n'est pas à sa place de façon naturelle. Alors, le ministère pourrait intervenir partout.

Les opposants au projet d’agrandissement sont aussi inquiets des rejets de l’usine dans l’air et contestent les récentes analyses du ministère sur la qualité de l’air autour de l’usine.

Le contraste entre les résultats inquiétants des citoyens et ceux, rassurants, du ministère n’a fait qu’augmenter la méfiance des opposants au projet d’agrandissement. Ils reprochent au ministère de s’en tenir à des vérifications de nature administrative, à partir des données fournies par l’usine.

La poubelle des Américains?

Le problème n’est pas seulement local, il est nord-américain.

Les déchets en provenance des États-Unis sont désormais limités à 45 % des matières que reçoit Stablex. En 2024, ils ont représenté 17 % des intrants, mais ont contribué à la moitié des revenus de l’entreprise, selon Michel Perron. Sa survie en dépend.

Un irritant majeur aux yeux des opposants, qui réclament un moratoire sur l’importation de déchets américains.

La cheffe de Climat Québec, Martine Ouellet, qui lutte aux côtés des opposants au projet, s’insurge de voir le Québec hériter des pires déchets produits par les États-Unis.

Pourquoi ils envoient ça au Québec? Il y a une bonne raison, lance-t-elle. C'est parce que la loi américaine rend responsables les producteurs de déchets toxiques à perpétuité.Donc, s'il y a une catastrophe qui arrive […] ils vont devoir décontaminer à grands frais. Cette loi-là, elle s'applique juste aux États-Unis. Elle ne s'applique pas au Québec. Et en traversant la frontière, ils se déresponsabilisent complètement.

Pire que ça, ajoute Louis-Gilles Francoeur, c'est la population du Québec qui va hériter du site. On est sur un site du gouvernement du Québec. Voyez-vous l'intérêt pour les Américains? Tu te débarrasses pour l'éternité de ton problème. Aux États-Unis, tu restes pris avec pour l'éternité. C'était ça, la différence qui rendait Stablex si attrayante.

La cellule six: un risque contrôlé

C’est dans ce contexte que le BAPE a conclu que le projet d’agrandissement de l’usine serait prématuré, mais le gouvernement Legault a fait fi des recommandations.

La nouvelle cellule six projetée est soumise à des contraintes plus sévères par le ministère de l’Environnement, avec une double membrane et un système de détection des fuites, conformément aux nouvelles normes de l’industrie.

La conception de la cellule suscite quand même des inquiétudes, sa structure hors terre d’une hauteur de 22 mètres étant totalement inédite.

Le projet est assujetti à plus d’une vingtaine de conditions, destinées entre autres à mieux protéger la tourbière de Blainville. L’agrandissement va causer la perte directe et irréversible d’une dizaine d’hectares de milieux humides et risque de perturber un écosystème fragile.

Il constitue un risque à long terme, a conclu le BAPE, puisqu’il est difficile d’avoir la moindre certitude sur la capacité du Stablex à résister à l’épreuve du temps.

C’est sans compter l’absence d’un fonds substantiel pour décontaminer en cas de catastrophe environnementale, une fois l’usine fermée.

Stablex espère quand même pouvoir rétablir la confiance du public.

L’entreprise garde donc le cap sur son projet. Les opposants y voient plutôt un risque de devoir gérer un site dangereux à perpétuité.

Les gens de Blainville sont condamnés à être indirectement des gestionnaires de déchets dangereux pour une bonne partie de l'Amérique du Nord. Et ces déchets-là vont rester ici pour toujours, rappelle Daniel Green.

Le gouvernement rechigne à lancer une consultation sur la gestion des déchets dangereux, estimant que le temps presse. La dernière cellule active de Stablex atteindra sa pleine capacité en 2027, selon les estimations de l’entreprise.

Louis-Gille Francoeur croit qu’une évaluation du procédé Stablex et des analyses de conformité mériteraient d’être faites de manière totalement indépendante.

Tant que ça ne sera pas fait, on est obligé de se dire que la population est dans le noir et le gouvernement est dans le déni. Fin de la partie.

À voir le fossé qui sépare les parties, et la colère citoyenne qui gronde de plus en plus, force est de constater que si le Stablex devait sceller les promesses d’une solution verte, il n’a réussi à ce jour qu’à cimenter la discorde



Source: MSN / Radio-Canada



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Intérieur de l'usine de Stablex à Blainville -- © /Radio-Canada
Intérieur de l'usine de Stablex à Blainville -- © /Radio-Canada
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La cellule cinq, la dernière cellule active de Stablex, sera remplie au maximum de sa capacité en 2027, selon les estimations de l’entreprise. -- © /Radio-Canada
La cellule cinq, la dernière cellule active de Stablex, sera remplie au maximum de sa capacité en 2027, selon les estimations de l’entreprise. -- © /Radio-Canada
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Des manifestants devant Stablex -- © Gil Shochat/Radio-Canada
Des manifestants devant Stablex -- © Gil Shochat/Radio-Canada
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Claude Gélinas, Éditeur
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